Chaque jour depuis six/sept mois, elle traversait les différents services pour se rendre à la chambre 107 ; comment ne pas remarquer cette jeune fille aux yeux bleu transparents, à ce qu'elle dégageait par sa démarche et son style bien particulier?
La plupart du temps, elle venait en fin d'après-midi, et restait jusqu'à la fin de tournée des infirmières, qui lui laissaient grappiller quelques minutes avec son ami dans le coma. Toutefois celles-ci veillaient tout de même à Agnès, qui avait réussi par le passé, par ruse et poussée par la douleur qui l'envahissait dés qu'elle quittait Guillaume, à rester plusieurs nuits dormir la tête sur le lit, le corps assis sur une chaise, quand se retrouver toute seule lui était insupportable. Les femmes du personnel la découvraient alors le lendemain, souriaient à cet acte d'amour, et n'en faisaient écho aux médecins ; lui apportant même quelquefois le petit déjeuner, essayant de parler avec elle, qui était toute courbaturée, le sourire aux lèvres d'avoir réussi à passer la nuit avec son amoureux, sourire vite effacé quand elle le voyait inerte. C'était alors toujours le même schéma qui s'en suivait, un café dégueulasse à la machine, les yeux cernés et les cheveux en bataille, une clope dehors et par n'importe quel temps, puis retour au domicile familial, une douche vite fait bien fait, et les cours. Un cercler vicieux ou son moral était sapé, où les journées de lycée étaient plus longues les unes que les autres bien qu'elle s'investissait plus que quiconque.
Arrivée devant la chambre, toujours elle toquait légèrement à la porte, entrait et commençait à lui parler. De tout et de n'importe quoi, du monde qui continuait de tourner, de sa famille, des gens de la bande, du lycée. Elle parlait rarement d'elle, si ce n'est du lycée, de Mathilde qui l'embêtait, de sa mère qui la faisait chier. Elle ne faisait jamais illusion à son changement de comportement, ni à celui de la bande. C'était un des sujets tabous qui la mettaient mal à l'aise, tout comme le débranchement. Elle n'y avait pas cru réellement au tout début ; elle était juste tombée de haut et avait percuté le sol quand elle avait appris que les papiers avaient été signés. Celui-ci était d'ailleurs pour les jours qui suivaient, elle n'avait pas voulu savoir ni la date ni l'heure précise.
Enfin, elle apportait quelque fois des fleurs, et des nounours, pour égayer cette chambre aux murs gris, sombre et silencieuse quand les oiseaux et le soleil n'étaient pas au rendez-vous. Mais la visite ne consistait pas seulement en un rapide tour en revue de tous les gens qu'estimait Guillaume ou bien en une conversation centrée sur la vie qui l'entourait: Agnès lui lisait des nouvelles, des bouts de romans de bouquins qu'elle avait dénichés et adorés, lui faisait écouter les bons vieux morceaux qu'elle appréciait, mais aussi les nouveaux artistes qui avaient percé dans le milieu et qu'elle considérait. Elle lui racontait toute ses sorties culturelles, que ce soit exposition de peintres, de sculpteurs, les débats philosophiques qui la barbaient, ou les films au cinéma qu'elle allait voir avec sa s½ur. D'ailleurs, elle regardait même certaine fois un film avec lui, leurs classiques; elle tentait véritablement par tous les moyens de le retenir à la vie, de l'empêcher de partir, de l'abandonner. Et jamais elle ne craquait, jamais elle ne s'énervait contre cet être inerte, et qui ne se réveillait pas malgré toute cette attention qu'elle lui portait, tous ces mots qu'elle lui disait; elle demeurait douce et gentille, et gardait plus que tout la foi.
Ce matin, c'est une jeune femme prête à partir qui vient rendre une dernière visite à la chambre 107. Tout le personnel l'observe discrètement, l'âme en peine alors qu'elle s'avance dans les différents couloirs, avec la même allure et l'esprit toujours ailleurs. Devant la porte, la jeune fille frappe et se faufile à pas de souris à l'intérieur de la pièce.
