Agnès a pris ses clés, c'est tout de même un peu chez elle cette maison, ferme la porte d'entrée, enjambe le portail, une dernière fois.
Seulement, après quelques pas elle sent des yeux se poser sur elle. Elle se retourne, personne aux environs. Inévitablement elle scrute sa résidence, et précisément les rideaux qui bougent légèrement, cachant la personne qui l'observe avec peu de discrétion. D'abord curieuse, puis indifférente, l'adolescente se retourne, et continue son chemin.
Désolée, ce n'est pas maintenant qu'il faut m'apporter quelque attention, personne n'a rien fait pour m'aider, pour me retenir. Faut pas se foutre de ma gueule non plus.
Le bus arrive, elle monte à l'intérieur et montre son ticket de transport. Le conducteur habitué à cette jeune demoiselle, tente un sourire, toutefois étonné par les bagages qui l'encombrent. Durant ces derniers mois, c'était tous les jours qu'il l'a voyait monter dans son autobus, renfermée et la tête ailleurs. Il s'était vite douté que tout n'allait pas rose pour cette enfant, descendant à chaque fois à l'hôpital, après un trajet où elle s'était adossée ou appuyée à la vitre, le regard perdu sur ces mêmes paysages qui défilaient à chaque fois. Parfois assise, les genoux repliés contre sa poitrine, les pieds sur la banquette, ce qui lui valait quelques remarques, et même une fois, une interpellation des forces de police, l'ayant gentiment fait comprendre que ce genre d'incivilité valait une amende. Elle les avait écoutés par politesse, puis avait sollicité leur bon sens quand ceux-ci avaient commencé à entamer leurs sermons.
« Ecoutez, l'hôpital n'accepte plus aucunes visites dans vingt minutes. Hors une personne attend la mienne, c'est vital, autant pour elle que pour moi. C'est beaucoup plus important que de simples remontrances vous savez. Un peu d'humanité dans ce monde de barbares, s'il vous plait, et si vous permettez... » Elle s'était alors faufilée entre les deux agents, étonnés et surpris par la prestance de la jeune fille, et l'avaient laissée faire.
Malgré la tête dans son univers, elle restait suffisamment sur Terre, gardant un minimum de sociabilité avec les gens qu'elle croisait. Toujours un « bonjour » à l'employé de la ratp, levant la tête et déstabilisant celui-ci par ses yeux bleu clair, menthe glacial, quelque peu caché par sa frange, châtain clair ; ses cheveux coiffés en une tresse atteignant le milieu de ses omoplates ce matin.
Après son hospitalisation, elle avait commencé à témoigner d'une certaine indifférence à ce qui l'entourait, ce quotidien qui s'était transformé en une routine oppressante, bien qu'elle s'était plongée dans ses cours, afin d'obtenir son bac. Si elle l'avait loupé, Guillaume ne l'aurait jamais pardonnée. C'était une des seules motivations de continuer dans ces jours qui n'avaient aucune raison d'être selon elle. Elle avait abandonné sa bande, les sorties entre potes. Dans un premier temps, elle prétextait que sa mère avait besoin d'elle, qu'elle devait aider Mathilde à faire ses devoirs, ou tout simplement qu'elle avait du boulot. Mais sa mère l'a vite démasqué à ses amis, suppliant ceux-ci de la faire sortir de cette espèce de bulle. Toutefois, elle ne leur apprenait rien, son entourage avait remarqué son changement de comportement. Face à ça, ceux-ci avaient réagi de deux manières. Les uns l'avaient laissée tranquille, et par la même occasion, laissée se refermer sur elle-même ; les autres lui avaient parlée, avaient tenté de lui changer les idées. Certains avaient même essayé la manière brutale, lui montrer qu'elle n'était pas seule à souffrir, que cela ne servait à rien de se replier sur elle-même, et pire encore, que Guillaume n'aurait pas toléré cela. Elle s'en souvient bien de cette conversation, elle avait frappé d'un coup de poing direct en pleine mâchoire cet étudiant, qui se disait un des amis proches de Guillaume à l'école d'Architecture. Elle n'avait pas cherché à vérifier cela, personne ne connaissait son ami mieux qu'elle.
Bref, il n'y avait rien à faire. Elle appréciait cette solitude, se promenait souvent après les visites à l'hôpital, dans Sète où elle flânait les librairies et les bars le mercredi soir et le week end, sirotant un chocolat, ou une grenadine à l'eau, elle examinait discrètement et s'activait sur sa feuille de papier, dessinant toute cette réalité qui l'entourait, ou bien des formes abstraites quand elle n'avait pas le moral ; et ce, toujours avec la même couleur, que ce soit feutre, crayon gras, stylo, fusain, crayon de charbon : le noir.
Quand elle était d'humeur plus joyeuse, espérant et croyant au miracle face au niveau du coma dans lequel son copain était plongé, elle emmenait Mathilde au cinéma, après avoir fait quelques emplettes, notamment dans tous ce qui touchait les vêtements, les livres, les cd. Toutes deux étaient très proches malgré la différence d'âge à ces sujets. Puis elles allaient au restaurant, et mangeaient d'énormes glaces, partageait des fous rires et terminaient la soirée par une toile, essayant de ne pas rentrer trop tard, par les recommandations parentales, bien qu'elles s'y opposaient vivement. Agnès était assez grande, et Mathilde adorait ses virées avec sa grande s½ur, sans qu'elle ne se doute que ce genre de soirée lui redonnait le sourire, de l'espoir, le courage qui parfois se défilait et laissait place aux larmes...
La jeune fille descend du bus, prononçant un dernier « bonne journée monsieur », alors que les portes se referment, que le bus redémarre et que le conducteur la regarde s'éloigner, reprenant son service.
Courage.